26/11/2005

Sébastien Castellion

 

 

Il y a près de 40 ans, jai eu l’occasion de lire une courte biographie de Sébastien Castellion dans une petite revue d’Ecole du dimanche. Cette histoire m’avait fasciné.

Lorsqu’il y a quelques années, je me suis lancé sur internet, j’ai eu la joie de découvrir plusieurs sites qui lui sont consacrés et sur l’un de ces sites, j’ai vu une bibliographie, dans laquelle figurait un livre de Stefan Zweig, réédité en 2004. Je me le suis procuré et de fil en aiguille, l’idée de faire une conférence sur le sujet m’est venue.

 

Le Petit Larousse nous donne la définition suivante de la tolérance : « respect de la liberté d’autrui, de ses manières de penser, d’agir, de ses opinions politiques ou religieuses »

Paul Claudel, quand on lui parlait de tolérance avait une réflexion pour le moins saugrenue : « Tolérance ? Il y a des maisons pour ça »

 

Naissance : il naît en 1515 à Saint-Martin du Fresnes, près de Nantua

                    Dans l’Ain, famille de paysan

 

Lyon : En 1535 études latin et grec. Adhère à la réforme on ne sait pas comment.  En 1540 Il quitte Lyon pour des raisons certainement de persécutions qui s’abattent sur les protestants et part à Strasbourg

 

Strasbourg : il va loger une semaine chez Calvin. Calvin touchait un très petit traitement comme pasteur, et il louait des chambres aux étudiants. Il y a une épidémie de peste et Castellion va soigner ses condisciples

 

Genève : En 1541, Calvin retourne à Genève, qu’il avait dû quitter en 1538. Calvin fait appel à Castellion dont il avait remarqué la piété, le côté travail et aussi le fait qu’il est savant à Strasbourg. Castellion à 26 ans quand il arrive à Genève. Il va créer des manuels scolaires. On lui confiera le poste de desservant d’une église dans la banlieue de Genève ; mais Calvin refusera sa consécration : entre-temps, des divergences théologiques mineures entre eux :

 

1.    A propos du Cantique des Cantiques pour Calvin il faut l’interpréter de façon allégorique, pour Castellion le Cantique est par erreur dans le canon biblique

2.    A propos de l’article du credo : il est descendu aux enfers. Castellion va droit au but en montrant qu’il s’agit du séjour des morts Shéol

3.    Sébastien Castellion a commencé une traduction de la bible, mais Calvin a en vue la traduction de son cousin Olivetan

 

En ce qui concerne la traduction de Castellion, nous pourrions dire qu’elle est d’un style assez populaire, qui pourrait nous faire penser à la Bible en français courant

 

Les relations vont devenir tendue puis vont s’envenimer ; Castellion va donner sa démission et partir pour Bâle en 1545

 

Bâle : il va avoir une situation précaire, faisant des traductions pour survivre lui et sa petite famille, mais il sera porteur d’eau, scieur, jusqu’à ce qu’on lui propose un poste de professeur de grec en 1553 à l’université de Bâle ; il va à ce moment là jouir d’une certaine aisance financière.

Il aura cependant des ennuis avec les calvinistes de la ville à propos de ses divergences sur la prédestination et toujours sa traduction de la bible.

Mais seul Melanchthon le successeur de Luther l’assure de son amitié et de sa confiance

Melanchthon, l’un des principaux collaborateurs de Luther avait une grande admiration pour Sébastien Castellion. Il lui écrivit une lettre dans laquelle il lui dit :

« Jusqu’ici je ne vous a i rien écrit c’est qu’au milieu d’affaires dont la multitude et la barbarie m’acablent, il me reste bien peu de temps pour ce genre de correspondance qui nous plairait davantage. Et puis, souvent aussi, ce qui m’arrête, c’est qu’en voyant les horribles malentendus entre ceux qui se donnent pour les amis de la sagesse et de la vertu, je me sens gagné par une immense tristesse. Pourtant, à voirvotre manière d’écrire, je vous ai toujours estimé. Je veux que cette lettre soit auprès de vous un témoignage de mon jugement et un gage de véritable sympathie : je souhaite qu’une amitié éternelle nous unisse. En déplorant, je ne dirai pas les discordes, mais les haines cruelles dont quelques uns poursuivent les amis de la vérité et de la science prise à ses sources, vous augmentez une douleur que je porte avec moi. La fable raconte que du sang des Titans naquirent les géants : c’est à peu près de même que la semence des moines sont sortis ces nouveaux sophistes qui, dans les cours, les familles, le peuple, cherchent à régner et se croeint gênés par la lumière des lettres. Mais Dieu saura préserver quelques restes de son troupeau.

En attendant, nous n’avons qu’à supporter avec sagesse ce que nous ne pouvons changer. Pour moi, la vieillesse même est un adoucissement à ma douleur. J’espère partir bientôt pour l’église céleste, bien loin des fureurs qui agitent horriblement l’église d’ici-bas. Si je vis, je causerai avec vous, de vive voix de bien des choses. Adieu ».

 

 

Mais ce qui va gâter le tout : c’est l’affaire Servet

Un médecin espagnol, va écrire un ouvrage dans lequel il met en doute la trinité. Inquiété par l’Inquisition, il viendra se réfugier à Genève…mais Calvin a déjà une dent contre lui. Et cela se terminera sur le bûcher pour Servet.

Calvin écrira à Farel à propos de Servet :

« Pourquoi devrais-je perdre mon temps en dispute avec un incurable idiot de cet espèce ? »

Et il donnera aussi l’avis suivant :

J’ai tellement peu de considérations pour les paroles de cet individu que je les considère comme les hi-hans d’un âne. »

 

 

Pourtant Calvin dans la première version de l’institution chrétienne écrit :

« Il est criminel de tuer les hérétiques, les faire périr par le fer et par le feu, c’est renier tout principe d’humanité. »                                         

Et même dans la dernière version nous lisons :

« Ceux qui s’entre-haïssent, se mordent, reprennent et injurient l’un l’autre, tournent tou à vice et à reproche. Ceux qui s’entr’aiment dissimulent entre eux, tolèrent et pardonnent beaucoup de choses ; non pas que l’un approuve les vices de l’autre, mais pendant qu’il les endure, il y remédie plutôt par avertissements, qu’il ne les irrite par accusations. »

 

C’est vraiment trop pour Castellion qui va réagir et c’est là toute l’histoire

« Le 27 octobre de l’année dernière, l’Espagnol Michel Servet a été brûlé vif à Genève à cause de ses convictions religieuses, et cela à l’instigation de Calvin, pasteur de l’église de cette ville. Cette exécution a soulevé d’innombrables protestations, notamment en Italie et en France. En réponse aux accusations dont il est l’objet, Calvin vient de publier un livre qui est un habile travestissement des faits et dans lequel il se propose de se justifier, de combattre Servet, et en outre de prouver que ce dernier avait mérité la peine de mort. C’est cet ouvrage que je vais analyser. Sans doute, selon sa coutume, l’auteur m’accusera d’être un disciple de Servet, mais que cela ne trouble personne : ce n’est las doctrine de Servet que je défends, c’est la fausse doctrine de Calvin que j’attaque. C’est pourquoi je ne discuterai ni de la trinité ni du bapême, ni d’autres questions de cette espèce. Calvin ayant fait brûler les livres de Servet, je ne les possède pas et ne puis savoir ce qu’ils contenaient. Mais dans toutes les questions qui ne touchent pas au débat doctrinal, je montrerai les erreurs du pasteur de Genève, et chacun pourra voir ce qu’est un homme altéré de sang. Je n’agirai pas avec lui comme il a agi avec Servet ; après l’avoir fait brûler vivant avec ses livres, il le déchire mort. Et combattant ses erreurs ,il se réfère aux pages et à d’innombrables endroits du volume qu’il a fait brûler.C’est comme si un incendiaire, après avoir réduit une maison en cendres, nous demandait d’aller y chercher quelques vases ou de nous reporter à l’endroit où se trouvaient les chambres. Nous n’avons pas brûlé les livres de Calvin : l’auteur vit, a son ouvrage édité en latin et en français. Personne ne peut nous soupçonner d’avoir changé quoi que ce soit. Je transcrirai d’abord le texte même de Calvin que je veux discuter, et lui donnerai un numéro d’ordre. Ensuite, donnant à ma réponse des chiffres correspondants, je transcrirai mes objections. On pourra de sorte se faire une opinion rapide. »

 

Et voici la déclaration la plus importante de Castellion ;

« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine ; ils tuaient un être humain ; on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle. »

 

Calvin écrira tout un petit libelle contre Sébastien Castellion

Sébastien répondra aux accusations et aux injures de Calvin sur un ton toujours courtois étonnant pour ce siècle. Castellion se rend compte que son combat contre Calvin est inégal :

« Le moucheron contre l’éléphant » dira-t-il avec humour.

 

Mais Calvin se croit investi d’une mission :

« Dieu m’a fait la grâce de déclarer ce qu’est bon et mauvais. »

 

Castellion lui pose la question :

« Nous diras-tu à la fin si c’est le Christ qui t’a appris à brûler les hommes ? »

 

La réponse de Calvin grossièretés, calomnies

Tristement Castellion constate :

« Tu es très fécond en invectives. C’est de l’abondance du cœur que ta bouche parle. Dans ton libelle latin tu m’appelles successivement blasphémateur, calomniateur, esprit malfaisant, chien aboyeur, être d’ignorance et de bestialité, rempli d’impudence, imposteur, corrupteur impie des lettres sacrées, bouffon qui se moque de Dieu, contempteur de toute religion, impudent personnage, chien impur, être d’impiété et obscène, à l’esprit tortueux et perverti, vagabond, mauvais sujet. Huit fois tu m’appelles vaurien (c’est ainsi que j’interprète nebulo), et ces aménités, tu réussis à les développer avec complaisance dans un pauvre petit livre de deux feuilles d’imprimerie. Ton livre s’intitule « Calomnies d’un vaurien » et la dernière phrase est celle-ci : « Que Dieu t’écrase satan ! » Ce qui se trouve entre ces deux extrêmes est du même style. Voilà, certes, un homme dont le sérieux apostolique s’impose. Voilà, certes, un réel exemple de douceur chrétienne. Malheur au peuple que tu conduis, s’il s’inspire de ta pensée et s’il est vrai que les disciples ressemblent au maître. Pour moi, cependant, tes injures ne m’émeuvent nullement. Un jour la vérité crucifiée ressscitera. Et toi, Calvin, tu rendras compte à Dieu des injures dont tu as couvert quelqu’un pour lequel aussi Christ est mort. Est-ce que vraiment tu n’as pas honte ? Est-ce que les paroles du Christ ne mettent en ton âme aucun trouble : « Celui qui se mettra en colère contre son frère sans cause sera passible du jugement, celui qui appellera son frère mauvais sujet sera jeté dans les ténèbres du dehors. »

 

Calvin ira même jusqu’à accuser Castellion de « vol en plein jour »

Réponse de l’intéressé :

« Certes (raille Castellion), voilà un crime bien grave, s’il est vrai. Mais bien grave est la calomnie, s’il est faux. Supposons pourtant qu’il soit vrai. Si j’ai volé parce que j’y étais prédestiné, comme tu l’enseignes, pourquoi m’insultes-tu ? Ne devrais-tu pas plutôt avoir pitié de moi, puisque Dieu m’a créé pour cette destinée et qu’il ne m’est pas possible de ne pas voler  Pourquoi remplis-tu le monde du bruit lamentable de mes vols ? Est-ce pour que je m’abstienne à l’avenir de voler ? Mais si c’est par nécessité que je vole, tu ne peux que m’absoudre dans tes écrits en vertu de la fatalité qui pèse sur moi : il ne m’est pas moins impossible de m’abstenir de voler que d’ajouter une coudée à ma taille. »

« Ne vois-tu pas, Calvin, combien c’est effrayant d’invoquer le témoignage de Dieu sur des accusations que seules la colère et la haine te dictent ? Moi aussi, certes, j’en appelle à Diçeu, mais alors que tu l’invoques pour m’accuser avec véhémence devant les hommes, je l’invoque (c’est pour moi d’un prix inestimable) parce que je me sens faussement accusé. Si je mens et si tu dis vrai, alors je prie Dieu qu’il me punisse selon la mesure de mon crime, et je demande aux hommes de m’enlever et la vie et l’honneur. Mais si je dis la vérité et que tu sois un faux accusateur, je demande à Dieu qu’il me protège contre les embûches de mes adversaires, et qu’avant ta mort il te donne, à toi, de regretter ta conduite afin que ce péché ne porte pas préjudice au salut de ton âme. »

Que s’était-il passé, en réalité ? Il y avait eu des inondations à Bâle, et le fleuve charriait des bois morts, voir des troncs d’arbres qui mettait en danger l’existence des ponts. Les autorités demandèrent aux citoyens de bien vouloir déblayer le plus possible par leurs propres moyens. Sébastien Castellion, comme d’autres habitants de Bâle, avait été récolté à l’aide d’une barge les bois flottants qui ,toujours avec l’autorisation des autorités, restaient la propriété de ceux qui les avaient ramassés et de l’utiliser comme bois de chauffage.

 

 

Remarques importantes :

a)   remarque de Stefan Zweig :

« Dans son Contra libellum Calvini, Sébatien Castellion n’approuve ni ne condamne les thèses de Servet et qu’il ne veut à aucun prix entrer dans des questions religieuses ou d’exégèse, il porte uniquement plainte contre un homme Jehan Calvin, qui en a tué un autre, Michel Servet                                                                             b) les Eglises unitariennes se réclament de Castellion et pourtant…

A propos de la mort de Servet, Sébastien écrit encore à Calvin :

« De deux choses l’une, tuas fait tuer Servet ou bien parce qu’il pensait ce qu’il disait ou bien parce qu’il disait ce qu’il pensait. Si tu l’as fait périr parce qu’il parlait selon sa conviction intime tu l’as tué pour la vérité, car celle-ci consiste à exprimer ce qu’on pense alors même qu’on serait dans l’erreur. Au contraire, si tu l’as fait mourir à cause d’une conviction erronée, il était de ton devoir, avant d’en arriver là, ou bien de l’amener à d’autres sentiments, ou bien de nous démontrer, textes en main, qu’on doit mettre à mort tous ceux qui errent ou se trompent de bonne foi. »

… » Si Servet t’avait combattu avec des armes, tu aurais eu le droit de faire appel aux magistrats. Mais c’est par la plume qu’il a lutté contre toi ; pourquoi donc as-tu répondu à ses écrits par la violence ? Voyons pourquoi as-tu fait intervenir le Conseil ?...

… » Jehan Calvin jouit aujourd’hui d’une grande autorité, et je lui en souhaiterais une plus considérable encore si je le voyais animé d’un esprit bienveillant. Or son dernier acte a été une sanglante exécution et il a récemment menace de nombreux justes. C’est pourquoi moi, qui ai horreur des effusions de sang, je me propose, avec l’aide de Dieu, de dévoiler au monde ses intentions et de ramener dans la bonne voie au moins quelques-uns de ceux qu’il a gagnés à ses idées erronées »…

... » Que l’on compare ces déclarations de Calvin avec ses écrits et ses actes actuels, et l’on verra qu’il y a entre son passé et son présent le même conflit qu’entre la lumière et les ténèbres… Parce qu’il a fait périr Servet, il veut maintenant que périssent tous ceux qui pensent autrement que lui. Il renie les règles qu’il avait lui-même édictées… Aussi n’y a-t-il pas du tout lieu de s’étonner qu’il veuille imposer le silence aux autres de crainte que quelqu’un ne mette en lumière son inconstance et ses palinodies (rétractations d’affirmations précédentes). Ayant mal agi, il redoute la clarté.

 

 

 

 Ici, on se demande si Castellion ne se sentirait pas déjà lui-même menacé ?

 

Et s’attaquant à l’autoritarisme de Calvin, il pose la question :

« Dis-moi, maître Calvin, si tu avais un procès avec quelqu’un pour une question d’héritage et que ton adversaire obtînt du juge qu’il le laissât parler seul, cependant qu’il te serait défendu de prendre la parole, ne t’éléverais-tu pas contre cette iniquité ? Pourquoi donc fais-tu aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ? Nous sommes en procès au sujet de la religion, pourquoi nous fermes-tu la bouche ? Est-ce que, conscient de la faiblesse de ta cause, tu craindrais d’être démasqué ou vaincu et de perdre ton pouvoir de dominateur ?

 

Si Castellion n’était pas mort à l’âge de 48, épuisé par ses durs labeurs et toutes ces polémiques. Il se peut qu’il aurait terminé comme Servet. Il meurt le 29 décembre 1563 : 5 mois avant Calvin

 

Parlant de la mort de Castellion, un de ses amis dira :

Arraché par la bonté de Dieu aux griffes de ses adversaires.

 

Conclusion :

Je laisserai encore la parole à Stefan Zweig qui fait remarquer :

« Près d’un siècle s’écoulera avant que le « Contra Libellum Calvini » puisse voir le jour. »

 

Depuis quelques années sont parues en français plusieurs œuvres de Castellion.

 

 

Philippiens 3 : 15-16

Nous tous qui sommes des hommes faits, ayons cette même pensée ; et si vous êtes en quelque point d’un autre avis, Dieu vous éclairera aussi là-dessus. Seulement, au point où nous sommes parvenus, marchons d’un même pas.

 

Et je laisse une dernière fois la parole à Sébastien Castellion :

 

« Ne forçons personne ! Car la contrainte n’a jamais rendu personne meilleur ! Ceux qui veulent imposer aux gens une croyance agissent aussi stupidement que celui qui voudrait obliger un malade à prendre de la nourriture en la lui enfonçant dans la bouche au moyen d’un bâton. »



20:50 Écrit par JMG | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |