02/01/2006

L'idolâtrie et l'intolérance

L’idolâtrie et l’intolérance

Par le rabbin Henri Noach

 

La lecture du livre du Lévitique débute par une exhortation contre l’idolâtrie. C’est ainsi que Rabbi Chim’on saisit la véritable portée du second verset (« Lorsqu’un homme parmi vous offrira un sacrifice à Dieu… »), signalant que ces paroles ont un sens restrictif ; c’est à Dieu seul qu’il y a lieu d’offrir des sacrifices (Traité Nédarim 10b). Le passage tiré des prophètes, lu le samedi après la lecture hebdomadaire de la Tora (dans les synagogues) accompagnant cette lecture étaie cette interprétation : « Est-il un Dieu autre que moi, un Rocher protecteur sans mon aveu ? Les fabricants d’images sculptées sont tous néants, et leurs beaux ouvrages ne servent de rien…(Esaïe 44 : 8-9).

Rares sont ceux de nous jours qui se prosternent devant des images ; du moins je n’ai pas encore aperçu quiconque se pliant en quatre devant un arbre ou une pierre lors de mes randonnées occasionnelles au Bois de la Cambre. Et pourtant, la pertinence de ces exhortations bibliques condamnant le paganisme est néanmoins d’actualité, vu le nombre d’idolâtries déguisées en « idéaux » que comportent les cultures contemporaines. Léon Askénazi, rabbin éminent du judaïsme français contemporain, avait écrit, peu de temps avant sa mort, que « la laïcisation des concepts cache la filiation directe de l’idéal à l’idole ». L’idolâtrie consiste essentiellement « à privilégier une des valeurs qui sollicitent la conscience de l’homme et à l’ériger en absolu, en lieu et place de l’Unité du Nom de Celui qui est Dieu… Pour la civilisation contemporaine, l’idéal prend bien souvent la place de l’idole »(L.Askénazi,Kimitsion,p.211 et 219).

Cette analyse percutante du rabbin Askénazi rejoint celle de Erich Fromm, psychanalyste et historien des religions, qui apporte une dimension socio-psychologique. Selon Fromm, l’idole est « la forme aliénée de l’expérience qu’a l’homme de lui-même. En adorant l’idole, l’homme s’adore lui-même. Mais ce moi qu’il adore n’est qu’un aspect partiel de lui-même… En s’identifiant à un aspect partiel de lui-même, l’homme se limite à cet aspect ; il perd sa totalité en tant qu’être humain et cesse de grandir » (E.Fromm, Vous serez comme des dieux). C’est à la lumière de cette perspective que l’on peut comprendre les paroles du psalmiste : « leurs idoles sont d’argent et d’or, œuvre de mains humaines. Elles ont une bouche et ne parlent point, des yeux et elles ne voient pas… Puissent leur ressembler, ceux qui les confectionnent… »(Psaumes 115 : 4-8).

Je pense que ce thème rejoint celui de l’intolérance. Etre tolérant envers l’autre ne consiste pas à dire que puisque quelqu’un pense d’une manière différente, il y aurait lieu d’abandonner ses propres convictions. Etre tolérant, c’est plutôt reconnaître le droit à la différence. C’est aussi une manière d’enrichir sa propre pensée, voire même de la nuancer. Personne ne détient la vérité absolue. C’est plutôt par le biais de la discussion et du débat que l’on peut arriver à une synthèse par rapport à laquelle chacune des thèses proposées se dégage du danger de l’hypertrophie. Etre à la quête de la vérité n’a de sens que lorsque nous restons à l’écoute de l’autre : « Qui est sage ? Celui qui apprend de tout homme »(Maximes des Pères 4 : 1). La position de refus catégorique envers toute perspective qui s’oppose à la sienne, ériger son point de vue propre à l’indice de la vérité absolue est en fait une attitude essentiellement idolâtre. L’intolérance qui consiste à parler sans être à l’écoute de son prochain, cet autre que l’on ne peut pas « sentir », est justement le propre des idolâtres – « Elles ont des oreilles et elles n’entendent pas, des narines et elles n’ont point d’odorat… »

Ces paroles ne sont pas, hélas, des platitudes ! Le programme diffusé récemment à la télévision belge, « les Juifs sont-ils Mal Aimés ? » en atteste. Le débat avait vite dégénéré en une cacophonie d’injures et diatribes réciproques qui laissent croire que les Juifs ont plutôt du mal à s’aimer entre eux. N’oublions pas que le temple de Jérusalem avait été détruit par la haine gratuite et ne sera rétabli, selon notre tradition, que par la réconciliation et le respect fraternel. Selon un dicton bien connu, le monde se maintient par la vérité, la justice et la concorde. Ces valeurs sont indissociables. La  recherche de la justice et de la vérité repose sur l’amour.

 


17:05 Écrit par JMG | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Maximes des Pères Auriez-vous un livre de référence à ce sujet ? Merci.

Écrit par : Jean-Marc P | 03/01/2006

Les commentaires sont fermés.