04/01/2006

Mel Gibson et la passion du Christ

Il y a de cela un bon bout de temps, Mel Gibson a fait un film sur la passion du Christ. Film sur la passion qui a déchaîné les passions. C'est en voyant que malgré les remarques qui ont été faites, je vois à ma grande stupéfaction que des milieux évangéliques sont parfois des fournisseurs du DVD que je me permets de republier ici un article qui a paru à l'époque de la sortie du film dans la revue "Signes des Temps"

                  L’Evangile selon Mel Gibson

 

Le film de Mel Gibson alimente une large controverse. Il a déclenché l’enthousiasme de nombreux chrétiens américains et inquiète les Juifs. C’est aussi un éclatant succès commercial servi par la polémique. Ce film explique-t-il vraiment pourquoi le sang de Jésus a coulé.

 

Mel Gibson voulait un film coup de poing qui ébranle les tripes du spectateur. Sur ce point, c’est réussi. Son film La Passion du Christ  est à la limite du soutenable, par sa violente représentation des souffrances du Christ.

Il y a quelques années, l’acteur a vécu un tournant difficile dans sa vie qui l’a conduit à l’usage de drogues et au bord du suicide. Un sursaut l’amène à découvrir la foi et à retourner vers le catholicisme. Le père de Mel Gibson est connu pour professer un catholicisme intégriste. Le fils déclare prendre des distances avec les positions de Gibson père. Cependant, durant le tournage, un prêtre dira la messe en latin chaque jour. De plus, Mel Gibson aurait puisé son inspiration dans les visions de Anne-Catherine Emmerich, une religieuse mystique de la fin du XVIIIème siècle, début XIXème. Les livres de la religieuse allemande reflète une spiritualité lourde de culpabilité reprise par les catholiques qui rejètent Vatican II. Des théologiens catholiques tels que Jean Delumeau ont dénoncé dans le film de Mel Gibson un ancrage théologique faisant appel à un ensemble de doctrines anciennes remontant au Moyen Âge.

Au-delà de la polémique, il est nécessaire de pointer différents problèmes que soulève ce film. Le découpage de Mel Gibson est sans ambiguïté sur ses intentions. C’est uniquement la passion du Christ qui l’intéresse. Le film débute à Gethsémané, sur un dernier échange surnaturel entre le diable et Jésus, les forces du mal étant personnifiées dans un corps de femme au visage androgyne. Sur 2 heures 07 de film, seulement trois à quatre minutes sont consacrées à la résurrection du Christ, pourtant un pivot de l’espérance chrétienne. La vie de Jésus et son enseignement éclairent sa mort sur la croix. Dans le film, quelques retours en arrière ne sont pas suffisants pour rendre la mission de Jésus et son message qui donne tout son sens à son martyre.

 

Un Jésus pour adultes

Mel Gibson a dit clairement qu’il recherchait à montrer de la manière la plus naturaliste possible ce qu’a été le supplice et la mort de Jésus-Christ, afin de provoquer un rejet chez le spectateur de toute forme de violence et d’intolérance. Cette stratégie n’a jamais été payante. Donner  corps à la violence de la manière la plus crue a déjà tenté bon nombre de réalisateurs. Des films tels que Pulp Fiction ou encore Scream ont conduit des jeunes à reproduire des actes de violence. L’émotion la plus brute ne permet pas toujours chez des spectateurs sensibles, jeunes, la prise de distance nécessaire pour une réflexion d’ordre moral ou spirituel. La Passion du Christ est interdit au moins de douze ans en France ; ce serait donc un Jésus pour adultes ! Est-ce là  dans l’esprit de l’orientation de l’enseignement de Jésus sur lui-même ?

Autour de ce film a été souvent revendiquée par le réalisateur et son équipe une fidélité exemplaire aux évangiles. L’apparent effort de reconstitution donne l’illusion à des spectateurs non avertis d’une vraisemblance évangélique, voire historique. Mel Gibson poursuit avant tout, dans ce film, son interprétation de la passion du Christ. Et c’est seulement à ce titre qu’il faut voir le film. L’emploi de l’araméen, langue parlée en Palestine à l’époque, n’empêche pas certaines libertés dans les dialogues et leur chronologie par rapport aux récits des évangiles. D’autre part, Mel Gibson a mêlé à son scénario des éléments d’une tradition catholique nourrissant superstitions et mythes : le sang du Christ recueilli sur le lieu de la flagellation (évocation du Graal), l’origine du suaire lors du trajet du calvaire, scènes symboliques pour les plus manifestes. Le personnage de Marie, mère de Jésus, est surreprésenté. Même s’il est intéressant de montrer la détresse d’une mère, le film fait écho à une autre passion : celle de Marie.

L’accent est mis sur la douleur. Il est difficile de ne pas y voir l’influence du dolorisme, doctrine accordant à la souffrance une vertu rédemptrice : point de salut sans l’épreuve de la souffrance. Or, s’il est vrai que la mort de Jésus-Christ et ses souffrances font partie de la confession chrétienne, elles ne signifient rien sans la prédication du salut offert par Dieu à tous les hommes et la résurrection, preuve et promesse que la grâce divine affranchit de la mort. Et le sacrifice du Christ a eu lieu une fois pour toutes. C’est tout cela que rappelle avec force l’apôtre Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, chapitre 15. Le film de Mel Gibson, même si celui-ci y a mis toute sa foi, ce qui est infiniment respectable, ne fait pas ressentir cette unité de sens. Il a misé sur une passion du Christ sanguinolente avec une dimension surnaturelle par la représentation du diable, éminence occulte, visible seulement pour l’œil du spectateur. On effleure peut-être le mystère de la grâce avec le personnage de Simon de Cyrène qui porta la croix avec Jésus. Ce personnage, récalcitrant dans un premier temps, et qui marque nettement qu’il n’a rien à voir avec la tragédie en cours, montre un changement de regard et d’attitude au fur et à mesure qu’il accompagne Jésus sur son chemin de croix.

 

Une régression antisémite ?

La grande question a été le caractère antisémite ou non du film. En escamotant la prédication de Jésus, qui anticipe et explique son martyre, le film concentre indirectement la culpabilité de la mort de Jésus sur des dignitaires juifs principalement. La responsabilité de tout homme, car pécheur, dans le martyre de Jésus n’est pas démontrée. Le chrétien qui voit le film sait, mais que saisit son voisin incroyant ou croyant appartenant à une autre religion ? L’époque actuelle est agitée, traversée par des courants religieux flirtant avec l’extrémisme. Ce film peut indirectement donner matière à des préjugés déjà ancrés affirmant que le peuple juif est responsable de la mort du Christ et d’autres maux de l’histoire. On comprend alors l’émoi causé au sein des communautés juives, qui craignent une recrudescence de telles idées. Des sondages ont été réalisés aux Etats-Unis auprès des jeunes depuis la sortie du film. Le sentiment antisémite semble renforcé : 25 %, contre 19 % en 1997, de personnes interrogées estiment les juifs responsables de la mort de Jésus. (sondage réalisé par un institut indépendant américain Pew entre le 17 et le 21 mars dernier. Le sondage souligne que ce sont les jeunes et les Afro-Américains qui ont été les plus sensibles au film, au point de modifier leur position à l’égard des juifs.)

Par son contenu et ses procédés, le film fait penser aux mystères, ces représentations jouées sur les parvis des cathédrales au Moyen-Âge et mettant en scène des sujets religieux.. Ces représentations donnaient lieu à des exactions dans les quartiers juifs, tant le message sommaire délivré à un public largement ignorant – car n’ayant pas accès aux Ecritures – favorisait la haine du juif. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, certes. Cependant, on peut s’interroger sur la capacité de décoder d’une société qui mise sur l’instant et la consommation, sans parler des lacunes avérées dans le domaine de la culture religieuse. Que retiendront du film de Mel Gibson les jeunes issus des banlieues ?

Un autre phénomène pose question : c’est la réception du film par un grand nombre de chrétiens, toutes confessions confondues, aux Etats-Unis. L’utilisation du film à des fins d’évangélisation – telle que certaines Eglises américaines l’ont promue – met l’annonce de l’Evangile dans une situation bancale. Est-il légitime de s’approprier le film comme une proclamation de l’Evangile ou encore comme un support de catéchèse ? Il peut faire, sans aucune doute, l’objet de discussions et le prétexte d’une lecture attentive des évangiles,, mais avec des précautions et une mise à distance indispensable entre soi et les images du film.

L’œuvre cinématographique de Mel Gibson n’est pas à remettre en cause en tant que telle. Ce qui pose problème, ce sont les prétentions du réalisateur et la réception du film dans le contexte actuel. Si le film était sorti dans les années quatre-vingts aurait-il soulevé une polémique d’une telle ampleur ? La passion du Christ selon Mel Gibson n’est-elle pas aussi un reflet de toutes les tensions, crispations identitaires et de la violence qui agitent notre monde ?  Le film, alors, nous en apprend plus sur nous-mêmes que sur l’Evangile.

Enfin, Mel Gibson, dans son engagement pour ce film, au-delà d’intérêts commerciaux évidents, fait penser à un nouveau genre de chevalier, une sorte de templier garant d’un christianisme lié à un mysticisme moyenâgeux et quasi-païen. Sa passion du Christ est d’abord la sienne.

 

                                                        Muriel Menanteau

                                            Ext. Signes des Temps  mai-juin 2004


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