28/01/2006

pensée du jour

Paul Dubuy écrit dans le Lecteur de la Bible du 4ème trimestre 1994 :
 
La communauté qui ne prend pas à coeur et n'accueille pas dans ses maisons les faibles ou les marginaux est une Eglise malade

 

voici ci-dessous un article paru dans l'Express du 8/11/2001 ; mais qui a encore toute sa force :

 

Pour écrire Les Naufragés, Patrick Declerck s'est immergé dans le monde des exclus. Son témoignage fait exploser les bonnes consciences et les idées reçues

Blaise est mort. Après une ultime nuit au centre d'accueil de Nanterre, chez les exilés de la vie, parmi les siens. Au petit matin, le vieux clochard est descendu du bus qui le ramenait aux portes de la ville. Puis, d'une démarche mal assurée, il a tenté de traverser le boulevard périphérique. Une manière de suicide pour cet homme au pied gangrené et au cerveau ravagé par l'alcool. Après l'accident, Momo et Victor, deux jeunes marginaux qui partageaient son destin de misère, attendent dans le couloir d'un hôpital. Un brancard arrive. Blaise gît sur le dos, refroidi mais presque apaisé. Au passage, Momo lui ferme les yeux. «Il a quand même meilleure mine qu'hier», lâche-t-il sur un ton d'envie.


 

A travers le parcours initiatique de Victor, 18 ans, qui, à la charnière du XXIe siècle, vit son premier amour, voit son premier mort et découvre le monde de la rue, le film Paria, sorti le 7 novembre, est une plongée dans le monde de la débine quotidienne. Ce requiem truffé de véritables moments de grâce tient du miracle. Son réalisateur, Nicolas Klotz, voulait depuis longtemps «ramener sur l'écran, dans le centre de nos villes, ces gens qu'on a éjectés de la société». Il a eu un mal fou pour mener son projet jusqu'au bout. «Tu fais un film sur les gens qui puent, résume-t-il, tu pues...»


 

Les clochards, on préfère ne pas les voir. Et, quand on en parle, on échappe difficilement aux lieux communs. Dans un livre publié ces jours-ci, Les Naufragés (Plon), Patrick Declerck, 48 ans, anthropologue et psychanalyste, fait exploser les bonnes consciences et les idées reçues. «Le clochard, écrit-il, est comme le criminel, le toxicomane et la prostituée, l'une des figures emblématiques de la transgression sociale.»


La «charité hystérique»

Au début des années 90, pourtant, il cesse d'incarner l'envers ricanant de notre civilisation pour devenir un simple paramètre économique dans l'effrayante équation de la crise, du chômage et de l'éclatement de la cellule familiale. Il est désormais l'ultime pan de la désocialisation qui, peu ou prou, guette chacun d'entre nous. Un malheureux enchaînement de circonstances - divorce, licenciement, maladie - menace d'expédier n'importe quel salarié un peu fragile sur le trottoir. C'est sur ce thème que le film de Gérard Jugnot Une époque formidable remplit les salles. C'est sur ce terreau que les premiers journaux de rue fleurissent et tirent jusqu'à 800 000 exemplaires. C'est dans cette logique que les organisations caritatives se multiplient et que les politiques de réinsertion et d'aide aux plus démunis se mettent en place. Mais tout cela ne résulte que du fantasme.


 

En un peu plus de 400 pages, Patrick Declerck stigmatise les errements du «solidairement correct» et de son corollaire, qu'il nomme la «charité hystérique». Au mythe de la rupture brutale, du fait déclenchant qui précipiterait, chaque année, des centaines de nouveaux pauvres à la rue répond, selon lui, l'illusion du déclic rédempteur qui pourrait les ramener vers la santé et la normalité. «En vérité, tous ces sujets ont commencé à dysfonctionner dès l'enfance, toujours marquée par des traumatismes physiques et psychiques nombreux, affirme-t-il. Il y a eu par la suite la prison, la violence, l'alcool. Parfois, en s'adossant à un conjoint ou à une association, ils ont pu se creuser un abri provisoire. Mais, quand la vie fait disparaître ce fragile étayage, ils se retrouvent immédiatement clochardisés.»


«Toutes ces années, je n'ai constaté aucun cas de réinsertion»

Et Patrick Declerck sait de quoi il parle. Il a entamé son enquête en 1982. Il a dormi sur les quais du métro, s'est fait embarquer à Nanterre, s'est fondu dans le troupeau crasseux et aviné de ceux qui «traversent la vie en titubant, en claudiquant, à cloche-pied, à genoux, en rampant». Mais qui la traversent tout de même. A part ça, que font-ils? «On mendie. On boit. On s'engueule. On se bat. On se calme. On reboit. On dort. On recommence. Par-dessus tout, on s'ennuie.» Ce n'est pas un hasard si Les Naufragés sont publiés dans la prestigieuse collection Terre humaine. L'auteur voyage aux frontières du néant à la manière d'un Francis Huxley partageant le quotidien des Indiens Urubu de la forêt amazonienne. Il a vécu la folie quotidienne. Il a procédé à près de 2 000 entretiens. Il a assisté à 5 000 consultations de médecine au centre de Nanterre. «Toutes ces années, souligne-t-il, je n'ai constaté aucun cas de réinsertion. Il faut se faire à l'idée que ces gens sont incapables de fonctionner dans des conditions d'exigences minimales, qu'ils sont radicalement exilés et que de cet exil il n'y a pas de retour.»


 

Aussi magistral par la force de son écriture que dérangeant par la pertinence de son analyse, le livre de Patrick Declerck sonde sans relâche le vide sidéral dans lequel se meuvent ces martyrs de la grande désocialisation. Combien sont-ils, au juste? L'auteur chiffre le noyau dur à environ 15 000 à Paris, 30 000 dans toute la France, autour desquels gravite une mouvance de jeunes toxicomanes et de prostituées occasionnelles. Pour le reste, la clochardisation baigne dans les bons sentiments et le flou statistique. A l'Insee, concernant leur taux de mortalité, les SDF émargent dans la même catégorie que les femmes au foyer et les rentiers. Aucune évaluation n'existe pour juger de l'efficacité des dispositifs caritatifs ou du financement des aides à l'insertion. Rien qui puisse remettre en question le discours si facilement monnayable de l'exclusion. Rien qui puisse entraver le grand marché de la pauvreté.


Alcooliques au dernier degré

Patrick Declerck, lui, s'engouffre dans toutes les brèches. Le Samu social, qui passe son temps à traiter des problèmes qu'il a réglés la veille? «L'urgence n'a jamais soigné la chronicité.» La CMU (couverture maladie universelle)? «Sait-on seulement que l'immense majorité des clochards refusent de se faire prendre en charge parce qu'à l'hôpital on ne peut pas picoler?» Et pourquoi les systèmes d'hébergement de nuit n'acceptent-ils les SDF que pendant six mois, renouvelables une fois? «La quasi-totalité d'entre eux relèvent de soins psychiatriques et sont alcooliques au dernier degré. Or, dans la société dominante, il faut des années pour guérir d'une simple dépression.»


 

Aux yeux de Patrick Declerck, l'exclusion n'est pas un accident de l'Histoire que médecins et gouvernants peuvent tenter d'escamoter. C'est un fait structurel, vieux comme le monde, dont la société ne guérira jamais. Aujourd'hui, ajoute-t-il, les rues se sont transformées en hôpitaux psychiatriques ambulants: «20% des clochards sont psychotiques. Les autres sont dans des états limites. Mais il n'y a plus de lieu, en France, où l'on puisse être fou.» Regrettant la disparition de la fonction asilaire, Patrick Declerck souhaite la création d'espaces thérapeutiques où la psychiatrie accompagnerait en douceur les patients dans leur folie et s'interroge: «Pourquoi le savoir médical minimal disparaît-il quand on parle social?» Face à cette question taboue, le Dr Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social, admet son impuissance. «L'ouvrage de Patrick Declerck, souligne-t-il, beau joueur, est un livre fondateur. C'est toute l'idée du volontarisme de l'Etat qui y est taillée en pièces.» Parole d'expert.



 



08:26 Écrit par JMG | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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