12/03/2006

L'hostilité envers les juifs

Méditation spirituelle à propos de l'hostilité actuelle envers les Juifs", par Fadiey Lovsky *  Le professeur Lovsky est un protestant engagé

(*) Conférence donnée à la Synagogue Rachi, de Grenoble, le 17 février 2003, dans le cadre du Groupe d'Amitié Juifs et Chrétiens de Grenoble. Texte publié dans la revue de l'Amitié judéo-chrétienne, Sens, 2003 n° 9/10, pp. 413-422.


Permettez-moi de vous remercier très sincèrement de me recevoir et de m’écouter dans votre Synagogue. C’est un geste qui traduit la lente, mais véridique maturation des rencontres entre des Chrétiens et des Juifs. Nous sommes loin du bout du chemin, mais nous sommes en chemin.

Je vais donc parler de l’attristante hostilité actuelle envers les Juifs. Mais vous avez remarqué que je présente cela comme une méditation spirituelle. Une méditation, c’est une réflexion qui voudrait approfondir une réalité, un sujet, un événement. On s’interroge. On cherche l’essentiel. On se recueille. Une méditation spirituelle met en relation l’objet sur lequel on médite avec les convictions centrales dont on vit. La méditation est alors religieuse. Quand Abraham Heschel écrit Les bâtisseurs du temps, c’est à la suite de sa méditation sur le temps biblique. Quand André Neher publie L’Exil de la Parole, c’est parce qu’il a médité sur Auschwitz.

Méditation spirituelle, presque toujours religieuse. La petite méditation que je vais poursuivre devant vous, c’est une méditation chrétienne. Je le précise parce que la franchise est une vertu spirituelle. Et parce que je tiens à souligner combien votre accueil est confiant.

Dans un premier temps, j’ai souhaité qu’il n’y eût aucun débat après ce que je vais dire. Audace qui peut apparaître comme singulièrement prétentieuse. Si j’ai eu ce souhait — et il dépend de vous qu’il se concrétise ou non — c’est que je ne fais ni une conférence, ni un exposé sur l’état d’une question. Il serait loisible alors qu’on en discute franchement. Mais je voudrais me livrer à une méditation. J’espère parvenir à ce que les amis juifs et chrétiens ici présents — je ne dis pas approuvent —, comprennent comment un Chrétien accueille cette réalité que l’actualité nous impose : l’hostilité actuelle envers les Juifs.

C’est une question lancinante. Pourquoi les nations et les non-Juifs sont-ils actuellement focalisés sur les moindres faux-pas de l’État d’Israël, alors qu’on ferme les yeux sur tant d’injustices insupportables en tant d’autres lieux ? Car cette focalisation existe. Elle est malveillante et orientée. Comme le disait Jacques Ellul, nous voyons dans le monde actuel la propagande supplanter l’information.

C’est sur le pourquoi de cette situation que je vais essayer d’apporter une méditation chrétienne. Mais d’abord, en m’adressant surtout aux non-Juifs ici présents, je dois répondre à une question préalable : Y a-t-il une désinformation ? Je vais prendre quelques exemples.

Un lieu-commun dénonce les deux poids et les deux mesures dont l’Occident userait, à travers l’ONU, au détriment des Palestiniens. Puisqu’on invoque le droit international, tel que l’ONU l’a établi en 1947, lors du partage du mandat britannique, rappelons que, si l’État d’Israël en avait accepté les termes, tous les États arabes et les rares autorités palestiniennes de l’époque ont refusé la décision de l’ONU. Aujourd’hui encore, ni la Syrie, ni le Liban, ni l’Arabie, ni les Palestiniens ne l’ont acceptée. Les reproches qu’on peut faire à l’État d’Israël vis-à-vis de l’ONU se situent à l’intérieur du cadre qu’elle a institué, tandis que les Palestiniens et les Arabes se situent toujours dans leur refus initial. En droit international, la différence est énorme. C’est pourquoi les Arabes font systématiquement voter, non point par le Conseil de Sécurité, mais par l’Assemblée Générale, des résolutions anti-israéliennes pléthoriques. Et l’exemple le plus scandaleux, ce fut en 1975 le texte définissant le Sionisme comme un racisme. C’était si partial, si indéfendable, que l’ONU a fini par le supprimer. Ne vous y trompez pas : nous sommes actuellement, comme en 1975, en une époque de désinformation.

Observez les médias. Ils racontent une triste information : 3, ou 7, ou 12 palestiniens tués [par les Israéliens], détails à l’appui. Incidemment, ensuite, on apprend que cette violence fut la réponse à un attentat commis la veille. En histoire, on expose la cause, et puis la conséquence. En journalisme proche-oriental, et en propagande, on insiste sur la conséquence, pour citer négligemment la cause. Pourquoi ?

Il y a des dérives incompréhensibles. Je prends l’emploi du terme "kamikaze". C’est faire injure aux Japonais. Les kamikazes, les vrais, se suicidaient en attaquant des navires de guerre. Militaires. Jamais des cibles civiles. Jamais des familles célébrant une bar-mitzva. Les journalistes sont impardonnables d’appeler kamikazes de tristes assassins. Je pense à cette pièce de théâtre d’Albert Camus, Les Justes. Il y pose les limites humaines à l’action révolutionnaire. Aucune cause ne justifie la mort de l’innocent. Mais comme nous sommes loin de la vision humaniste d’Albert Camus !

Les accords d’armistice entérinés par l’ONU, en 1948, ont partagé Jérusalem en deux. La ville historique, Jérusalem-Est, a été occupée par les Arabes de Jordanie, qui ont interdit à tout Juif d’y mettre les pieds. Je ne dis pas à tout Israélien. Je dis bien à tout Juif, fût-il français, ou russe, ou américain, ou argentin. Il fallait montrer un acte de baptême avec son passeport. Si ce n’était pas du racisme, je voudrais savoir ce que c’était. Cela dura jusqu’en 1967, quand la guerre éclata entre l’État d’Israël, l’Égypte et la Syrie. L’État d’Israël a demandé à la Jordanie de rester neutre. Feu le roi Hussein de Jordanie a soudain attaqué Jérusalem-Ouest à partir de Jérusalem-Est. Mais les Jordaniens ont été battus. Les forces israéliennes, attaquées, ont conquis Jérusalem-Est. Remarquez qu’elles n’en ont chassé que les Jordaniens. Pas les Palestiniens. Qui me citera un non-Juif disant à la radio ou à la télévision que ce sont les Arabes qui ont volontairement créé la situation actuelle de Jérusalem ? Quel non-Juif écrira dans un journal que les Israéliens sont à Jérusalem-Est parce qu’ils y ont été attaqués en 1967 ? Vous avez là un exemple d’oubli soigneusement cultivé, parce que l’on ne veut, pour rien au monde, affaiblir la position politique des adversaires de l’État d’Israël.

Autre oubli significatif. Je reçois un mensuel protestant. On y fait un historique du conflit entre les Israéliens et les Palestiniens. Visiblement, on s’est documenté. Je me frotte les yeux. Je relis. Je constate que ça n’y est pas. On l’a oublié. On n’en parle pas. On l’ignore. Quoi donc ? Un détail... En 1973, les Israéliens attaqués par l’Égypte, le jour du Kippour, ont finalement conquis toute la presqu’île du Sinaï, jusqu’aux abords du Canal de Suez. Et, entre parenthèses, Gaza, qui dépendait du Sinaï égyptien. Un territoire, le Sinaï, vide, plus vaste que l’État d’Israël, qui garantissait à celui-ci ce qu’on appelle en termes militaires la profondeur stratégique. Eh bien, quand le dictateur égyptien Sadate a proposé à l’État d’Israël de signer la paix en échange du Sinaï, le gouvernement de l’État d’Israël — un gouvernement de droite — a rendu tout le Sinaï à l’Égypte. Tout, sauf Gaza, dont l’Égypte n’a pas voulu. (La solidarité arabe a des limites).

L’État d’Israël, attaqué mais victorieux, a rendu le Sinaï. C’est cela qu’on a oublié. C’est de cela dont personne ne parle. Les rédacteurs de l’article du mensuel dont je parle ne le savaient plus. Un État attaqué par son voisin qui est battu, et à qui on rend le territoire qu’il avait perdu, c’est si rare que, quand on en a un exemple sous les yeux, on l’oublie. Ça n’existe pas. Le seul précédent historique que je connaisse remonte au XIIIe siècle, où saint Louis a rendu au roi d’Angleterre les territoires perdus par les Anglais dans la France de l’Ouest. Rendre un territoire conquis, ça ne se fait pas. Et si ça arrive, on l’oublie. Un virus a dû effacer cela dans les ordinateurs.

Je pourrais longuement continuer à propos de la désinformation, dont j’ai donné quelques exemples. On garde le silence sur ce qui serait favorable à l’État d’Israël. On sélectionne habilement les nouvelles et les images. Remarquez que je me suis interdit de me servir des documents où les Juifs recensent cette désinformation. J’ai voulu n’énumérer que quelques-unes de mes réactions personnelles, vraisemblablement partagées par un bon nombre.

Je me tourne vers les Chrétiens ici présents pour souligner que les procédés de la propagande anti-israélienne indignent les Juifs (ce qui est normal), fortifie leur bonne conscience politique (ce qui est inévitable et dangereux), en endormant les inquiétudes politiques qu’ils pourraient ressentir, mais que la virulence des accusations qu’ils subissent ne peut qu’anesthésier.

Un article imbécile d’un journaliste imbécile au Nigeria émeut les Musulmans. Ils incendient des églises, tuent en un jour ou deux environ 200 personnes. Toutes nigérianes. Toutes noires. Avez-vous entendu parler d’une protestation des Français noirs à Paris ? Indifférence générale. Pourquoi ? Ce qui se passe au Nigéria, au Burundi, au Rwanda, ou dans les deux Congos, n’intéresse guère. Pourquoi ? Le Monde du 24 octobre 2002 constatait que nul ne s’émeut à cause de la récente guerre civile du Burundi, qui a fait 200.000 morts. Pourquoi ? Connaissez-vous le Goujerat ? C’est un des États de l’Inde, où une majorité d’Indiens, de religion hindouiste, cohabitent avec des Musulmans, eux aussi Indiens, dont le sort n’est pas enviable. Il y a quelque temps, des Hindouistes ont incendié un train de Musulmans. A l’extrême fin d’avril 2002, on dénombre 2000 morts, dont 90% de Musulmans. Autant que le bilan de l’Intifada en 18 mois. Avez-vous entendu parler d’une manifestation à Paris, ou à Marseille, en solidarité avec ces Musulmans ? Avez-vous vu à la télévision une pancarte mentionnant ce massacre ? Non, n’est-ce pas ? Les Musulmans du Goujerat n’intéressent personne. Pourquoi donc les indignations sont-elles si sélectives ? Serait-ce parce qu’au Nigeria, et au Burundi, et au Goujerat, il n’y a pas de Juifs ?

On me dira que le Goujerat, c’est bien loin. Il faut, pour qu’on s’enflamme, un malheur plus proche. Bon. L’Algérie, c’est bien plus proche que le Goujerat. Depuis dix ans, on y dénombre 120.000 morts (1). Vous avez bien entendu : 50 à 60 fois l’Intifada actuelle. Mais les protestations sont rares, hésitantes. L’indignation, plus que chétive. Les pancartes rarissimes. Pourquoi ? Serait-ce parce qu’il n’y a plus de Juifs en Algérie ? Pas de Juifs, pas de manifs ? En Algérie, ce sont des Musulmans qui tuent des Musulmans. Alors, l’indignation ne s’y retrouve pas. Il lui faut des coupables différents. La Palestine est dès lors tellement plus claire que l’Algérie...

L’exigence de l’opinion, qui voudrait une espèce de sainteté politique de la part de l’État d’Israël, c’est très significatif. Comment expliquer que toute riposte israélienne paraisse immédiatement démesurée à l’opinion française ? Je le comprendrais de la part des Norvégiens. Ou des Bulgares. Mais de la part des Belges, des Portugais, des Français, tous oublieux des répressions coloniales d’il y a encore un demi-siècle... Cette sévérité envers l’État d’Israël, ne serait-ce pas une virginité politique qu’on veut retrouver après les soulèvements arabes de 1945 ou 1954, en Algérie ? Il n’y a rien de plus moralisateur que les coquettes devenues vieilles et bien-pensantes. Si on dénonce si âprement, en France les souffrances, réelles, des Palestiniens, c’est aussi qu’on voudrait envelopper d’oubli les souffrances de la guerre d’Algérie - pour ne parler que de cet épisode, parmi d’autres, de notre récent passé colonial. Nous ne disons pas, mais nous pensons, plus ou moins, au souvenir de la colonisation, comme pour nous excuser : "Eux aussi, les Juifs"... Au plus profond de nous-mêmes, cette sévérité que l’on manifeste, en France, envers l’État d’Israël dans son apprentissage de la vie politique, c’est un moyen de nous absoudre : "Eux aussi". Dénoncer le sort de Gaza, c’est jeter un voile sur la Kabylie en 1945.

Ce phénomène de puritanisme politique anticolonialiste se superpose sur notre antisémitisme atavique. Oh ! ne me faites pas dire ce que je ne dis certes pas. Nous ne sommes pas des néo-nazis. L’opinion française, dans ses condamnations inattendues de la politique israélienne, rejoint davantage le XIXe que le XXe siècle. Mais le XIXe siècle était déjà plus ou moins antisémite. Et on ne peut pas dire que l’opinion française ait globalement, totalement et consciemment ratifié la démarche de repentance de Drancy. Je pense que c’est la propension antisémite, latente et inconsciente, qui explique le revirement de l’opinion française, gauche comprise, quand, en 1967, l’État d’Israël s’est avisé d’être victorieux. Le coefficient de réprobation éprouvé par les médias et l’opinion, quand l’État d’Israël répond par la violence à la violence de l’Intifada, ce coefficient réprobateur s’explique d’autant mieux qu’il s’articule sur notre antisémitisme latent.

Pour parler de l’antisémitisme et le définir, je m’inspire du théologien Karl Barth, qui demande : «Quelle est cette étrange maladie (...) qui peut soudain éclater et soulever des masses entières (...) et qui disparaît pour resurgir ici et là comme la peste ?» Car enfin, tous les peuples ont des côtés antipathiques et tous les peuples «sont capables de se pardonner mutuellement, tandis qu’ils sont incapables de pardonner aux Juifs d’être ce qu’ils sont» (2). Et Barth de constater que «l’humanité souffre en fait de cette maladie et ne parvient pas à s’en guérir». L’explication de Barth est la seule qui me paraisse aller jusqu’au cœur de la réalité antisémite : «Les Juifs sont, jusqu’à aujourd’hui, le peuple de l’élection. Ce qui nous irrite chez les Juifs, que nous en soyons conscients ou non, c’est que la Parole de Dieu se soit manifestée au sein du peuple juif» . Voilà où il faut voir la source de la haine antisémite : «L’homme pécheur sent plus ou moins confusément que les Juifs sont les témoins de la vérité biblique sur l’homme. Le non-Juif hait dans les Juifs l’enseignement biblique».

En d’autres termes, l’antisémitisme exprime la jalousie des Nations. Dans L’Archipel du Goulag, le déporté russe Soljenitsyne raconte qu’un de ses compagnons, un Ukrainien, s’en prenait violemment aux Juifs : «Peuple élu ? Pourquoi les Juifs ? Pourquoi pas les Ukrainiens ?» Question naïve et néanmoins profonde. Instinctivement, l’Ukrainien exprimait une jalousie de nature spirituelle. La racine de l’antisémitisme des Nations plonge dans l’Élection. Après quoi, cette jalousie spirituelle prend un aspect soit psychologique, soit politique, ou économique, ou nationaliste, ou religieux, ou raciste. Pourquoi les Juifs sémites et pas les Allemands aryens ? s’indignait Hitler.

L’Élection du peuple juif est un scandale pour les nations jalouses. L’antisémitisme énonce donc que cette Élection est une imposture. Les Chrétiens atteints de cette maladie assurent que cette Élection est caduque. Le monde moderne annonce que celui qui a procédé à cette Élection s’est trompé, et d’ailleurs, Il n’existe pas. L’antisémitisme est un refus spirituel, un athéisme plus ou moins conscient. Les Nations sont spontanément antisémites parce qu’elles refusent le témoignage biblique sur elles. Je dois dire, avec beaucoup de tristesse, qu’il ne suffit pas que l’homme devienne chrétien pour qu’il se défasse de son antisémitisme latent. Saint Paul l’a pressenti, quand il nous adjure, au chapitre XI de l’Epître aux Romains, de ne pas faire les fiers par rapport aux Juifs.

Dans une méditation, il est naturel de revenir sur soi-même. Je m’interroge, ou plutôt, j’interroge d’avance ceux qui vont m’écouter. Vont-ils penser que j’invoque la théologie pour m’y abriter ? Vont-ils, les uns satisfaits, les autres mécontents, penser que je sacralise l’État d’Israël ?

Eh bien, soyons clairs. Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de cet État. Il a un régime démocratique, et c’est remarquable, mais ce régime est absurdement organisé, d’une manière qui le réduit à l’impuissance. Il a un régime religieux qui cumule les inconvénients. Il a eu une attitude envers les Palestiniens, aussi aveugle et incompréhensive que celle des Français à l’égard des Algériens avant 1939. Cela induit que notre attitude dans cette crise actuelle soit, d’abord, modeste, et toujours fraternelle. Car, au pire, dans nos jugements éthiques, nous ne sommes nullement des procureurs, mais des ex-coupables, bénéficiaires de la prescription, et atteints de troubles de la mémoire. C’est pourquoi il faut dénoncer la malsaine hostilité actuelle envers les Juifs.

Et c’est ce que nous essayons de faire. Mais, au risque de paraître contradictoire, et selon une logique véritable, j’attire votre attention sur un point décisif. Le phénomène médiatique que nous déplorons est, certes, excessif, injuste, vindicatif, antisémite, mais il est aussi porteur de sens. Il constitue, de la part des non-Juifs, un aveu instinctivement ressenti que le peuple juif a une vocation particulière, unique, éminente, durable, exceptionnelle. L’opinion, qui le fait très mal et méchamment, n’a pas totalement tort d’attribuer un coefficient particulier à l’État d’Israël et au peuple juif.

En creux, et si souvent avec méchanceté, les médias et les Goyim confessent, dans leurs excès anti-israéliens actuels, que l’éthique juive n’est pas celle où la fin justifie les moyens. Que l’éthique biblique n’est pas celle des nationalismes ordinaires. En creux, et sans le savoir, la désinformation actuelle souligne que les Israéliens n’ont pas le droit, et eux seuls, de clamer le proverbe anglais du XIXe siècle : Right or wrong, my country [Qu’il ait raison ou tort, c’est mon pays. Ndlr d’upjf.org]. Le monde entier est en train de s’indigner de ce que les Israéliens imitent, plutôt moins que plus, Louis XIV et Napoléon, la Reine Victoria et Poutine. En clair-obscur, l’attitude des médias, c’est un hommage du vice à la vertu. Les admirateurs de Saladin, de Napoléon, de Soliman le Magnifique et des Tsars dénoncent les Israéliens : autrement dit, on admet qu’un État juif ne peut pas se conduire — si peu — comme Napoléon en Espagne, la Quatrième République en Algérie, les Turcs envers les Arméniens ou les Kurdes. La signification profonde de la crise actuelle, où l’antisémitisme se profile, c’est qu’un État juif ne peut pas se conduire comme la Syrie envers ses dissidents, l’Égypte envers les Coptes, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique, le Portugal, l’Italie, l’Espagne envers leurs colonies, ou les Russes au Caucase.

Il faut beaucoup de toupet et d’inconscience pour se muer, quand on a un tel passé proche, en accusateurs. Mais le propre de l’antisémitisme, c’est la bonne conscience politique et l’aveuglement spirituel. Disons-le, dans une repentance vraiment ressentie : les Chrétiens n’ont pas été exempts de cette tentation, et ils n’en sont pas tous guéris actuellement. L’Ukrainien de Soljenitsyne était un peu naïf ; la théologie chrétienne, moins candide, a déclaré, de siècle en siècle, que l’Élection du peuple d’Israël, c’était vrai, mais que c’était fini. Qu’Israël avait été rejeté de l’Élection. En termes plus savants mais tout aussi injustifiés, que l’Église avait été "substituée" à Israël dans l’Élection. Mais cela ne concorde pas avec la persistance de l’antisémitisme. Si Dieu avait mis fin à l’Élection du peuple d’Israël, si Dieu avait vraiment déchu le peuple juif de son ministère de Reste de l’humanité, on peut s’assurer que l’antisémitisme aurait disparu. Or, il s’est maintenu sous des formes diverses, parce que le monde (pour parler comme le Nouveau Testament), parce que les Goyim (pour parler comme les Juifs) ont continué à éprouver - intuitivement, naïvement chez les uns, dont l’Ukrainien, savamment chez d’autres - une jalousie viscérale à l’encontre des Juifs.

Les discours disaient aux Juifs : "Vous n’êtes plus rien, et moins que rien". Mais la persistance de ce discours prouve que l’Élection du peuple d’Israël persiste. Pour parler comme Jean-Paul II, l’Élection du peuple d’Israël n’a jamais été révoquée.

Mais en prononçant ces paroles, un souvenir se présente à moi. C’était dans les années 50. Je devais faire une conférence devant les étudiants protestants de Strasbourg. Muni de mon texte écrit, je débarque du train. On me tend le tract qui m’annonce, sur un tout autre sujet. J’ai dû improviser. Emporté par l’élan, j’ai eu quelques phrases exaltant la grandeur de la vocation spirituelle juive. A la sortie, un homme d’âge se présente : l’excellent historien Bernhard Blumenkranz. Il me dit : «Vous avez été très gentil. Mais, vous savez, être juif, ce n’est pas une partie de plaisir. Si vous croyez que c’est facile... C’est lourd à porter...» Je n’ai jamais oublié cet amical reproche, que je transmets aux Chrétiens ici présents. Mesurons ce que représente cette Élection pour les Juifs. Et aux Juifs qui m’écoutent, je dis que nous poursuivons cette méditation avec sobriété, dans le respect d’une vocation parfois lourde à porter.

Je continue à mélanger l’histoire et la théologie, en supposant que nous soyons, nous les Chrétiens ici présents, des marcionites, c’est-à-dire des disciples de Marcion qui, au IIe siècle, rejetait totalement l’Ancien Testament et expurgeait le Nouveau Testament de ce qui s’y trouvait de juif.

(Au risque d’allonger la méditation, je reviens sur les mots "Ancien Testament". Il nous arrive de les éviter, par respect pour les Juifs. Je ne l’ai pas fait parce que cette expression, à l’origine, n’avait rien de péjoratif. Au contraire. Les Grecs et les Juifs se disputaient, dans l’Antiquité, pour savoir qui était le plus ancien, et donc le plus respectable : Homère ou Moïse ? Je respecte Moïse davantage qu’Homère. L’ancienneté de l’Ancien Testament est, pour les Chrétiens, une raison de plus de le respecter).

Revenons à Marcion. Il refusait aux Juifs toute vocation durable. Et il y a eu des Chrétiens marcionites, malgré la condamnation de Marcion par l’Église du IIe siècle. Par exemple, Drumont, avec sa France juive, dont les écrits ont nourri, dans leur jeunesse, les gens de Vichy. Et Harnack, dont les pasteurs allemands, dans leur jeunesse, ont lu le livre si élogieux sur Marcion....

Mais nous ne sommes pas marcionites. La Shoah nous a ouvert les yeux. Les dons, les appels de Dieu, l’Élection sont irrévocables. Et c’est cela que l’hostilité actuelle envers les Juifs leur refuse.

Je reviens sur l’État d’Israël en m’acheminant vers une conclusion. Ce sont des idéologies qui ont idéalisé, vers 1960, l’État d’Israël. Ce sont des idéologies qui l’invectivent aujourd’hui. C’est la foi biblique qui m’apprend que cet État est pécheur, comme tous les États de la terre. Depuis le IIe siècle jusqu’à hier, les Juifs ont été privés par les Païens, par les Chrétiens puis par les Musulmans, de toute expérience temporelle politique. Les Sionistes ont pensé qu’ils feraient mieux que les États chrétiens et musulmans. Mais l’homme est pécheur. L’État israélien aussi. L’État palestinien en gestation l’est déjà. Dans nos si faciles jugements sur l’État d’Israël, peut-être confessons-nous, sans le vouloir, nos incroyances. Dans une réunion, quelqu’un m’interpelle avec âpreté : "Pourquoi les Israéliens sont-ils injustes avec les Arabes ?» Je ne lui ai pas demandé si ceux-ci avaient été justes avec les Juifs. Je me suis contenté de dire : "Parce que les Israéliens sont pécheurs, comme nous le sommes". Cette personne a été très irritée. Elle n’acceptait pas qu’on lui parle du péché. Elle ne vivait pas la confession des péchés.

Faut-il m’excuser de parler ainsi ? Dans la franchise qui nous rassemble, je n’accuse et je n’innocente personne. Je suis le frère pécheur des Israéliens pécheurs et des Palestiniens pécheurs. Dieu me garde d’être un accusateur. Les médias actuels sont des accusateurs, et on sait qui est l’inspirateur des accusations [F. Lowsky fait ici allusion à Satan, appelé par l’Apocalypse, "l’accusateur de ses frères" (cf. Ap 12, 10). Ndlr d’upjf.org].

Au lieu de comptabiliser les torts des Israéliens, au nom de notre risible pureté politique, prions pour leur inquiétude spirituelle et politique. Persistons à voir dans l’antisémitisme une puissance maléfique, une force absolument négative à combattre constamment. Avec qui on ne peut pas faire momentanément alliance. Quand nous demandons à Dieu de nous préserver du mal, cette prière contient aussi un refus du mal antisémite.

Mais l’orientation actuelle des puissances d’information a une signification spirituelle. L’antisémitisme diffus du monde actuel confesse, sans le vouloir, l’Élection du peuple d’Israël. Il ne s’agit pas uniquement de l’équilibre du Proche Orient. Ni du pétrole. Ni seulement des retours de flamme d’un antisémitisme accusateur, qu’on a trop vite estimé vaincu.

Il s’agit, pour les Chrétiens, de la pérennité du peuple juif dans le monde actuel, dont nous ignorons à quelles tentations il peut à nouveau succomber. Et il s’agit aussi de notre fidélité à un Dieu lui-même fidèle dans ses choix.

Je ne sais pas ce que Soljenitsyne a dit à l’Ukrainien, lui-même victime du Goulag. Mais ceux pour qui l’Évangile de saint Jean et l’Épître aux Romains sont des Paroles de Dieu doivent, en tremblant, comme le peuple au Sinaï, rapprocher, dans la même interrogation de la foi, l’assaut du monde contre Dieu par l’antisémitisme de la Shoah et la pérennité de l’Élection du peuple d’Israël. Il s’agit actuellement de bien davantage que de la carte politique du Proche-Orient.

Je vous ai dit, en commençant, que je souhaitais que mon témoignage fût une méditation plutôt qu’un exposé ou une conférence à l’issue desquels on ouvre un débat. Mais j’ai deux raisons de ne pas faire preuve d’intransigeance. Un très cher ami m’a fait remarquer que le débat et les questions font partie de la culture actuelle. L’autre raison va de soi. Comment ne répondrais-je pas à d’éventuelles questions posées par nos amis juifs qui nous ont reçus ?

Fadiey Lovsky


12:50 Écrit par JMG | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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